Quand le cancer s’invite dans la précarité

Décembre 2022 (n° 396) – Texte : Chloé Dussère – Illustrations : Silke Werzinger
Temps de lecture : 6 minutes

De gauche à droite et de haut en bas :

Yann Benoist est docteur en anthropologie. Il a notamment travaillé sur les rapports entre cancer et inégalités. La Ligue a financé sa thèse, obtenue en 2008, sur la prise en charge de la maladie, et en particulier du cancer chez les personnes de la rue. Son dernier ouvrage, Dernière demeure fixe – Les SDF et leurs obsèques : une enquête sur les rites funéraires, est paru aux éditions Hermann.

Antoine Math est bénévole au sein du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti). En 1972, cette association est née de la rencontre entre des travailleurs sociaux, des militants associatifs en contact régulier avec des populations étrangères et des juristes. Elle assure notamment des formations en droit des étrangers et propose des permanences juridiques portant sur divers aspects du droit des étrangers.

Charline Becker est coordinatrice interrégionale sud-est de la section française de l’Observatoire international des prisons qui agit pour le respect des droits de l’homme en milieu carcéral et pour un moindre recours à l’emprisonnement. Dans son rapport d’enquête sur l’accès aux soins spécialisés en prison (juillet 2022), l’OIP relève notamment des diagnostics de cancers tardifs et une perte de chance pour les détenus.

Anne-Cécile Rouanet est l’infirmière référente du projet Handicap et cancer au sein de l’Institut universitaire du cancer de Toulouse – Oncopole. Ce projet est mené en coopération avec l’ASEI de Ramonville Saint-Agne, une association qui accompagne les personnes en situation de handicap. L’objectif : améliorer la prise en charge du patient vivant avec un handicap et atteint d’un cancer.

Comment la santé des SDF, des immigrés, des handicapés mentaux et des détenus est-elle prise en charge ?

Quels sont les freins d’accès aux soins pour ces publics fragiles ?

A.-C. R. : Le dépistage est très difficile chez les personnes porteuses de handicap mental et le plus souvent tardif car elles sont, la plupart du temps, très résistantes à la douleur et/ou ne la verbalisent pas. Les difficultés d’organisation du dépistage peuvent également retarder le diagnostic. Ainsi, une tumeur du sein détectée chez une femme déficiente mentale est en moyenne quatre fois plus grosse que pour une femme sans handicap. L’observance d’un traitement et les examens sont aussi plus compliqués. En effet, les personnes handicapées doivent souvent être accompagnées et peuvent avoir du mal à tenir une position immobile lors d’un examen de radiothérapie, par exemple.

Y. B. : Les sans-abri entrent aussi dans les soins très tardivement, quand leurs symptômes représentent un réel handicap pour eux. Ils ne se sentent pas les bienvenus dans les structures médicales, trop normatives pour leur mode de vie. J’ai le souvenir d’un homme SDF qui ne se rendait jamais à sa séance de radiothérapie du mardi. Pas par incompréhension ou par refus, simplement parce que le mardi était le jour où il retrouvait sa bande d’amis. Il ne voyait pas l’intérêt de se soigner au prix de sa vie sociale, et cela peut aussi se comprendre. Les médecins appliquent des procédures standardisées incompatibles avec le mode de vie de certains, ce qui peut nuire à la prise en charge de ces patients. Mais, à leur décharge, leur formation ne leur permet pas d’ouvrir les yeux sur ce sujet.

C. B. : En prison, outre le fait que les unités sanitaires sont sous-dimensionnées par rapport à la surpopulation carcérale, l’accès aux soins est très compliqué. Pour passer certains examens, comme des IRM, les détenus doivent être escortés en dehors de la prison. Or, comme les extractions judiciaires priment sur les extractions médicales et que l’administration manque de surveillants pour réaliser ces extractions, ils ratent régulièrement leurs rendez-vous. Aussi, les infirmières doivent en permanence composer avec les surveillants de prison qui peuvent parfois, en cas de conflit, ralentir leur tournée ou refuser de sortir les détenus pour les conduire à l’unité sanitaire.

A. M. : Pour les immigrés sans couverture maladie, le premier frein est économique. Ils doivent payer l’intégralité des soins pour des maladies chroniques et ne peuvent tout simplement pas y accéder. Nous constatons aussi une insuffisance dans l’accès au droit à l’interprétariat qui pose problème, notamment en matière de prévention.

La prévention est-elle néanmoins possible avec ces différents publics ?

Y. B. : Faire de la prévention auprès de personnes sans abri pour qui la santé passe après la nécessité de trouver un toit pour la nuit, de se nourrir et de se sociabiliser, est illusoire. La seule mesure à prendre est de mener une vraie politique d’accès au logement pour tous.

A. M. : Plus les personnes sont précaires, plus elles passent au travers des dispositifs de prévention. C’est particulièrement vrai pour les immigrés. Dans le domaine bucco-dentaire, par exemple, les bénéficiaires de l’AME sont exclus des examens dentaires réguliers habituellement proposés aux enfants. Seuls les centres de dépistage (tuberculose, sida…) sont ouverts à tous, sans condition.

C. B. : L’intervention d’associations en prison n’est pas généralisée. Elle nécessite des partenariats qui demandent du temps et des moyens, ce dont les prisons manquent. Quant aux courriers invitant au dépistage organisé, ils n’arrivent pas toujours en prison.

A.-C. R. : Les patients déficients intellectuels traités en institut rencontrent le même problème car les courriers sont bien souvent adressés à leur famille, qui ne transmet pas toujours l’information. Et quand ils reçoivent bien les courriers, les comprennent-ils ?